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>> Le génie de la mosaïque libanaise- "Le génie de la mosaïque libanaise du patrimoine particulier au patrimoine commun"

Cheminement de la réflexion:

 

Le génie de la mosaïque libanaise:
Du patrimoine particulier au patrimoine commun.

par Tamina ELIAS

 

“En perdant le lieu de son destin, ne sachant plus d’où il vient, ni où il va, l’homme ne sait plus répondre de son identité, il lui manque la projection de son ombre, sa trace, son inscription dans l’espace, bref il est désorienté.” J.Beauchard [8]

Face à la ville où le réaménagement a dépaysé les souvenirs, face au monde en transformation et au phénomène de mondialisation avec ce qu’il entraîne comme mutation dans les compromis sociaux de la vie collective [38], comme réorganisation de l’espace où tout devient périphérie et tout devient centre [21], comme renforcement du besoin d’identité et crainte de l’anonymat et de l’exclusion, nos parents nous offrent leur mémoire pour seul repère dans une ville qui a changé beaucoup plus vite que leurs cœurs.

La jeunesse libanaise a besoin de reconnaître ses origines, le passé de sa société, le passé: référent, appui, guide, source. La jeunesse libanaise est face à un exercice de définition du patrimoine.

Du patrimoine particulier de chacun de nous au patrimoine commun à notre société composite, s’exerce le génie de la mosaïque libanaise. Patrimoine d’une mosaïque, mosaïque de patrimoines? Ou patrimoine commun, mosaïque d’appartenances?Appartenance à un peuple, appartenance à un territoire, appartenance à une culture?

L’objet de notre enquête vise à reconnaître ce qui relève de notre patrimoine commun afin de l’échanger et de le faire connaître, afin de le ressusciter en l’aménageant pour peut-être permettre à dix-huit communautés de mieux vivre ensemble.

 

Notre terre

Naissance de Beyrouth, une autre version!

Selon la légende, Poséidon, le puissant dieu des mers, s’est épris de Beroë, la belle nymphe qui réside sur le rivage de Beyrouth, et c’est d’elle que la ville a reçu son nom.

D’après certains elle est la fille d’Océanus et de Thétis; d’autres pensent qu’elle est la fille d’Aphrodite et d’Arès (Vénus et Mars chez les Romains).

Lorsque le dieu Dionysos arrive en Phénicie au cours de son voyage autour du monde, il tente de séduire la nymphe.

Poséidon la désire lui aussi. Les dieux se préparent alors à une bataille et Eros (Cupidon chez les Romains) envoie ses flèches vers Poséidon et Dionysos, ce qui rend tous les deux encore plus amoureux de Beroë. Les dieux, l’un symbole de la terre, l’autre symbole de la mer, se disputent la possession de Beroë, la ville.

Poséidon est victorieux et son triomphe est commémoré par des monnaies émises à Beyrouth au IIIème siècle après J.-C. Sur le revers d’une monnaie émise sous le régime d’Elagabal (218-222), Poséidon armé de son trident est représenté saisissant la nymphe par le bras. Dès lors, le destin de la ville est étroitement lié à la mer et au trafic maritime.

Nina Jidejian

Histoires et mythes illustrés du Liban d’antan (1999)

D’après Nonnos de Panapolis, Les Dionysiaques 41.13

Entre montagnes et mer, la situation géographique de Beyrouth, site de passage entre Nord et Sud, entre la Corne d’Or du Tigre Euphrate Oronte et l’Égypte, entre Orient et Occident, lui a permis d’être un carrefour de civilisations.


Le musée de Beyrouth, un grand témoin ignoré

Depuis 180 000 ans avant J.-C., les hommes de Néanderthal ont habité le long du fleuve Nahr Beyrouth et dans les grottes de Beyrouth. Evoluant avec les outils, développant le commerce, transformant les villages en cités-Etats, ce peuple de langue sémitique a habité une côte sans cesse visitée par des civilisations différentes. Ce dont cherche à être témoin le musée de Beyrouth, montrant le tissage inlassable du territoire par des civilisations successives.


Les Amorrites, nomades de passage en l’an 2300 avant J.-C, donnent les ancêtres des habitants de Beyrouth :les Cananéens. Puis Hittites (-1350), Mycéniens (-1271), Assyriens (-877), Babyloniens (-612), Perses (-539), Séleucides (-333), Ptolémées, Romains (-64), Omeyyades (750) et Abbassides puis Fatimides (969), Seldjoukides (1055), Croisés (1096), Mamelouks (1291), Ottomans (1516), Mandat français (1918) … tous contribuent à la recomposition perpétuelle de la mosaïque libanaise.

Habitant une terre en bordure à la mer, adossée aux montagnes, en affront avec le désert, connaissant les périls de la guerre et des invasions, sous la menace des éruptions volcaniques et des tremblements de terre, sous un ciel où soleil et pluie s’alternent naturellement, nos ancêtres ont traversé les mers en “pilotes exceptionnels“ [11], échangeant de tout, partout et avec tout le monde, mettant en place une culture cosmopolite. Cette mobilité dans le temps et dans l’espace est caractéristique de ce peuple nomade-sédentaire, se manifestant notamment par la diaspora libanaise.

Les 10452 km2 du Liban sont habités par environ trois millions et demi de libanais, alors qu’environ dix autres millions de libanais habitent les cinq continents installant la culture libanaise, exportée, là où ils installent leur vie et celle de leurs enfants. Ouverts et prêts à s’adapter, ils s’imprègnent de la culture locale, l’adoptent, la conjuguent à leur culture natale, la réimportant volontiers au Liban.

La mosaïque libanaise est ainsi vouée au renouvellement continu, la diaspora participant à l'enrichissement du patrimoine par son appropriation à ce qu'elle découvre.

Notre société

Chrétiens (Maronites, Grecs-orthodoxes, Grecs-catholiques, …) et musulmans (Sunnites, Chi’ites, Druzes, …) forgent une société pluricommunautaire (plus de dix-huit communautés).

Deux religions, deux civilisations?

Entre le Dieu unique du bassin méditerranéen, unificateur à travers les différences et les oppositions mêmes, le monothéisme étant une évolution de la pensée grecque, et l’exclusivisme du monothéisme juif au-delà de l’Euphrate, le Temple est le centre unique du culte rendu au Dieu unique. Mais même si le christianisme est né dans le judaïsme, la conception de ce Dieu n’est pas la même entre chrétiens et juifs voire elle est rivale. Le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob se révélant dans l’histoire, annoncé par les prophètes, est le dieu des juifs, peuple replié à son Livre; dans la révélation chrétienne, Dieu est le pôle de l’amour réciproque, dieu de l’Ancien Testament mais aussi de l’Évangile qu’on prêche partout dans le monde.

Avec la Révélation muhammadienne, le monothéisme affirmé par le Coran est absolu ; le Dieu unique décrète, juge, gouverne d’en haut.

Ainsi avec l’évangélisation, puis la propagation de l’Islam, la conversion des mentalités et des coutumes se fait dans un climat de luttes. Les trois monothéismes n’ont ni les mêmes livres, ni les mêmes envoyés, ni les mêmes conceptions. Mais l’idée du dieu unique les met en confrontation avec les mêmes problèmes d’attributs, de création, …de redéfinition face à la modernité. Trois communautés culturelles, trois civilisations, trois façons cardinales de penser, de voir les choses, de vivre…trois « monstres toujours prêts à montrer des dents »[11] sur le pourtour de la Méditerranée. La mosaïque libanaise, sur la rive est de la Méditerranée en témoigne.

Notre culture

La religion est au cœur de tout système culturel mais la religion ne définit pas à elle-seule la civilisation. Une civilisation est un art de vivre, des milliers d’attitudes qui se répètent, une réalité de très longue durée solidement accrochée à son espace géographique.

La langue, instrument de communication, est le pivot de l’identité culturelle;la diversité culturelle, est le pivot de toute diversité.

Un homme peut vivre sans aucune religion mais évidemment pas sans aucune langue. [30]

Au Liban, quand on parle de diversité voire de facteur de divisions, on a tendance à penser directement et peut-être exclusivement à la religion vu le multiconfessionalisme social. Mais, en jeune universitaire, je témoigne que la religion commune ne suffit pas à rassembler deux communautés pratiquant des langues différentes.

Dans notre pays, la langue arabe, langue maternelle porteuse d’une grande culture, est partagée de tous. La langue arabe nous transmet ce patrimoine aux origines sémitiques et qui englobe des données hellénistiques, syriaques, chrétiennes et arabo-islamiques. Le patrimoine culturel est héritage culturel mais aussi actualité culturelle. Alors que le monde arabe fut un énorme laboratoire de langues, de sciences, de philosophies et de religions, même à l'époque appelée époque de la décadence, la langue arabe a actuellement un défaut majeur pour pouvoir s'y exprimer on a à s'expatrier de son contemporain, le contemporain de la civilisation et de la technologie, le contemporain du XXIème siècle.[27]

Avec l’arabe, le français est une seconde langue maternelle, une langue de formation, support de valeurs humaines et spirituelles composant notre identité culturelle.[1] Cette conjonction étroite du français avec l’arabe fut possible car la francophonie se veut un rempart contre l’hégémonie d’une seule langue et le repère d’une culture unique.

La troisième langue est l’anglais, véhicule du savoir et de la communication, expression des intérêts.

Caractérisée par son trilinguisme, notre société le pratique à des degrés divers tous niveaux d’éducation confondus, renchérissant sa diversité.[24]Du revendeur “d’accessoires” de voiture, au “mécanicien” réparant “l’échappement”, “boutique”, “corniche”, “balcon”, “garage”, “veranda”, …se mêlent à notre conversation quotidienne arabe sans gêne; sans oublier la dette sociale de base circulant via le “bonjour” oubliant souvent le marhaba; l’anglais gardant une approche plus fonctionnelle avec les “please”, “O.K.”, et citons “supermarket", “snack”, …

La libanité accueille comme fondamental le multilinguisme, non pas seulement comme l’apprentissage d’une autre langue étrangère, mais comme un élément essentiel à la définition et la consolidation de l’identité culturelle. Le bilinguisme, tradition très vieille (datant du XIXème siècle), est une composante de la “personnalité libanaise”, fonctionnant comme pacte culturel national [37].Il n’y a pas de répartition fonctionnelle des deux langues, l’arabe et le français notamment, mais il y a confirmation du bilinguisme voire du biculturalisme libanais.[22]

La langue véhicule l’ensemble des modèles qui structurent la culture correspondante si bien que lorsqu’elle entre en contact avec d’autres langues, elle affecte les modèles de pensée et de sensibilité des cultures que ces langues médiatisent.[1]

Aujourd’hui que la France, depuis un demi-siècle, s’est retirée de l’Orient, elle y est, au Liban notamment, plus que jamais visible par sa langue, par ses mythes, par sa culture et aussi, du fait du nouvel usage de cette langue, de ces mythes, de cette culture par les écrivains libanais d’aujourd’hui qui marient les deux imaginaires des deux civilisations dont ils sont l’aboutissement.

Citons Georges Shehadé, Fouad Gabriel Naffah, Fouad Abi Zeyd, Nadia Tuéni, Ferjallah Haïk, …

L’influence du français a réussi à investire au Liban le champ de la réflexion en arabe.[40]

Ghassan Tuéni [42] nous explique les quatre raisons pour lesquelles “notre arabe devait s’écrire, à un moment donné de l’histoire, en français.”

En premier parce que Paris fut la capitale culturelle de toutes les libertés. En second car notre identité naissante fut mieux comprise en français langue naturelle de la communication donc de la révolte puis des révolutions qu’en arabe. En troisième, parce que le français était un moyen d’accession à ce qu’apportait le siècle des Lumières, aux idées universelles, aux Droits de l’Homme…En quatrième et dernier lieu, par choix francophone nous avons voulu créer une littérature. Nous étions francophones parce que nos idées s’exprimaient mieux en français, nous dit Tuéni.[42]

Elle le fait toujours d’ailleurs, c’est pourquoi nous enquêtons sur nos origines, sur notre patrimoine en français. La francophonie reste toujours le moyen d’accès des plus jeunes parmi nous, les lycéens libanais, aux idées “universelles”: la démocratie, la séparation des pouvoirs, les Droits de l’Homme, la pensée philosophique… “La France est un pays où l’on peut discuter de tout …La France est un lieu de rencontres et d’échanges où les penseurs peuvent se nourrir intellectuellement.” Theodore Zeldin [46]

Cette vision qu’a l’homme de l’univers et sa façon de le représenter (Muhammad Abed Al Jabiri)[27] prise à la France et à la langue française fut un fait dans notre mémoire collective, relevant profondément du patrimoine culturel libanais.

Ma façon de concevoir le monde, d’exprimer mes sentiments, de bâtir mes rêves, moi jeune libanaise, est la formulation francophone d’une “weltanschauung” sémitico-arabe; cette vision de l’univers et de la vie, libanaise, qui de proche en proche devient arabe puis humaine. [27]

Le patrimoine culturel arabe aux origines anciennes, comporte des données conscientes archéologico-mythologiques avec tout ce qu’elles impliquent comme nations, peuples, civilisations et religions du passé, exprimées par les sciences religieuses, les traductions, les essais philosophiques, les traités scientifiques, les écrits littéraires, et des données inconscientes qui survivent dans les profondeurs de l’imaginaire, l’inconscient cognitif ou collectif s’enracinant dans ses archétypes et schèmes mentaux.

Notre ville

Beyrouth, porte du Levant :Suivant la logique de la porte, cette terre est vouée au passage, au nomadisme. Tandis que suivant la logique de la perspective, cet espace décline la permanence et l’attractivité. Il se transforme alors en lieu de cité.[8]

Projection spatiale des rapports sociaux, la ville est le lieu des échanges, du loisir et de toute vie sociale [4], lieu de la présence et de la maintenance d’une société, de la perdurance, dans un espace patrimonial, de nomadisme dans l’espace transactionnel. [8]

Offrant son visage à l’être collectif, elle en constitue la grille de lecture[11], dans son passé et son patrimoine, dans ses projets d’avenir.

A partir des centres et des circulations qui ordonnent la ville de Beyrouth nous pouvons discerner le mode d'être des libanais. Le meilleur exemple serait d'adopter l'autoroute de Jounieh, comme on l'appelle communément, principale axe de circulation du Liban reliant son Nord à sa capitale. Loin d'être une voie rapide, c'est une grande route à deux voies timidement séparées, avec sur le bord droit de chacune un semblant de quai de gare avec des magasins de commerce, des sorties de centres urbains installés en parallèle "à l'autostrade"; de temps en temps on peut prendre sa droite pour garer près de la charrette d'un marchand ambulant, et choisir ses châtaignes ou son maïs cuits au brasier en hiver, ses amandes vertes, ses fraises et ses fèves fraîches au printemps, ses pastèques en été, avec pommes de terre, oignons... en toute saison.

De la vitre d’une voiture ou d'un bus, vous verrez les uns et les autres se croiser, les uns pressés, les autres au ralenti, en préférant la droite ou la gauche du chemin dans leurs autos, vitres ouvertes, à l'écoute des bruits de la ville et de ses habitants, l'œil toujours attentif à un passant préférant l'asphalte au pont pour traverser le large des 2 voies. La mosaïque libanaise prend corps dans son harmonie si discordante sur cette grande route, prototype de l’espace public libanais.

Prenons un autre exemple celui du marché, le souk, haut lieu de métissage.

Les marchés, ces lieux où se mélangent un peu tous les genres, tous les âges de la vie, de tous les métiers … non seulement en raison de la foule qui s’y presse, de sa répétition ritualisée, mais aussi en raison de l’échange : on compare, on discute plus ou moins, on désire, on achète et on paye, quelque chose circule et derrière ces gestes minuscules s’accroche toute la vie quotidienne, toute son épaisseur et son étendue, sa double réalité visible et invisible. Chacun semble empressé, absorbé mais ouvert, prêt à s’arrêter, paradoxalement déterminé et disponible. Le brouhaha fait corps, la société parle, elle prend langue sur les marchés : souk el ahad de Tripoli, souk de Fern el Chebbak, Zalka, …et autour des marchands ambulants sillonnant tout le territoire libanais quelquefois, emportant sur leurs charrettes leurs marchandises et les traces des clients aux appartenances multiples.

Notre patrimoine

Face à un territoire, nous sommes à la recherche d’une identité, exerçant notre imaginaire, voyant dans un paysage peut-être ce qui ne se voit pas, derrière l’horizon, dans les zones d’ombres de notre conscience ou inconscient.[19]

En exerçant nos pratiques sur un territoire, nous nous approprions de cet espace. Il devient notre.

Vivant sur une même terre, la société libanaise, dans son hétérogénéité, partage un espace commun. L’espace commun se transforme en espace public sous l’effet d’identifications croisées.[8]Enrichi par l’histoire, l’espace public devient porteur de la mémoire collective.

Sahat El Bourj (Place de la Tour), Place des Canons, Place du Canon, Place Hamidiyyé, Place de la liberté, Place de l’Union, Place des Martyrs,… Une place, que de noms !Le plus connu des espaces publics libanais, une des rares œuvres du passé qui s’arrachent au passé auquel elles appartiennent.[18]

« Là se mêlent, sans se confondre, le Bédouin du Haouran avec sa barbe courte et noire, son teint brûlé par le soleil, ses dents blanches, ses yeux pétillants cachés sous des sourcils d’ébène, la tête coiffée du pittoresque keffieh que serre le okal en poil de chameau ; le Maronite montagnard avec sa veste de laine rayée et son tarbouche entouré d’un fichu brun ; le Beyrouthin élégamment coiffé du tarbouche rouge, surmonté d’un énorme gland de soie noire, portant le large pantalon de drap foncé ou bleu, et la veste courte, soutachée, à manches étroites ou pendantes. Des groupes d'Européennes et d’Européens sont à l’écart et prêtent l’oreille aux accents d’une musique qui leur rappelle la partie absente. Sur cette place du Canon, des soldats français montent la garde avec leurs fusils brillants de propreté, en face de soldats turcs qui la montent aussi avec leurs fusils rouillés.

A la tombée de la nuit, des milliers de promeneurs de toutes les nations, de tous les costumes, circulent sur la place du Canon, tandis que les cafés commencent à s’illuminer et que les voix des chanteurs et chanteuses se font entendre. »(Baptistin Poujolat, 1861)[43]

La place des martyrs, vrai centre de la vie sociale, place où débouche toute cette circulation confuse et chaotique des ruelles … constante de l’urbanisme méditerranéen. La place est le lieu des rencontres et des palabres, des assemblées de citoyens et des manifestations de masse, des décisions solennelles et des exécutions.[4]

« Rassurez-vous, Monsieur, tous les chemins mènent à Bourj…à la place des Canons comme vous dites …Agitée, bruyante, tout indiquait que j’étais arrivé à destination. D’emblée, je retrouvai cette fameuse place au cœur de la région, cette place des Canons grouillante d’une vie dont ma mémoire garde l’empreinte malgré vingt ans d’absence »(Charles Hervé Faucon, 1970)[43]

L’espace public joue son rôle d’espace de transit mais l’identification collective de l’espace public ne peut se faire sans l’arrêt, le temps de prendre le tramway, d’acheter une pastèque, de croiser du regard le monument aux martyrs…

La reconnaissance transforme l’espace public en lieu de Cité.


« Le sens du centre-ville, avant la guerre(1975-1992), était de remettre ensemble tout ce qui était altérité : pour se vêtir, le musulman allait chez le commerçant orthodoxe, pour se nourrir le chrétien allait chez le vendeur de légumes ou le pâtissier sunnite ; tous allaient chez le bijoutier ou l’horloger arménien »(Nabil Beyhum, 2000)[43]

La place des Canons, convergence des routes, gare routière de la ville, « unique espace libre de quelque étendue que l’on retrouve en ville « (B.Boyer, 1897)[43], est un espace public symbole, organique par ses limites sur le sol, au risque d’être détruit par une tabula rasa, vidé de son sens si la décentralisation mène à l’installation d’un carrefour en dehors de Beyrouth; la place centrée par la statue aux martyrs laisse la place à une esplanade sans statue, sans centre. Les plans de reconstruction se multiplient, la place des martyrs soulève le défi. Le tissu urbain résiste au processus de classement, de séparation, de spécialisation que veut lui imposer le planificateur.


La vieille ville conserve ses signes. Le patrimoine est symbolisé par cette place dans l’esprit des libanais, dépassant le territorial, échappant au « communautarisme » de la place et à la destruction de son symbolisme pendant la guerre, à l’ensevelissement de son histoire lors de la reconstruction.[41] La ville juxtapose et superpose les époques. Mais alors que le patrimoine monumental ne demande pas à être reconnu, le patrimoine archéologique, en raison de son enfouissement, ne s’impose pas. Voire, sa découverte se révèle parfois fâcheuse et inopportune contrecarrant un projet de développement.

Comme la place des martyrs, d’autres lieux de mémoire de la mosaïque libanaise constituent le patrimoine commun de cette société. Il y a perte de certains avec la reconstruction, résistance de la mémoire avec d’autres.

La ligne de démarcation, frontière divisant la ville pendant la guerre, induit une nouvelle géographie urbaine de part et d’autre de cet axe de cassure, voire une modification du tissu social[33].L’immeuble Barakat sur le carrefour de Sodeco, fut l’un des points chauds de la guerre. Menacé de destruction par son propriétaire et sauvé par la mobilisation massive de groupes d’architectes et d’intellectuels. Ce bâtiment est devenu le symbole de la lutte des défenseurs du patrimoine contre la spéculation foncière.[41]

Aménagement du territoire : patrimoine v/s identité.

Un Japonais ne présente pas son visage au public comme un Brésilien, et même un Anglais comme un Gallois ou un Breton comme un Gascon. Carte d’identité, le visage appartient d’abord, en effet, dans sa complication, à un individu et à un seul, puisqu’on reconnaît celui-ci à celui-là. Il témoigne de l’histoire de l’individu, de son âme, de son être et de sa présence au monde, de la société où il vit, de sa langue, de sa culture, de ses mœurs et de ses habitudes.[36]

De même la ville permet la lecture de sa société.

En relation avec l’histoire, derrière le jeu des apparences, chacun peut aisément retrouver au fil du temps les transformations les plus remarquables de l’espace public. La ville par ses traces déroule la constitution successive de l’être collectif à travers les époques.[8]

La capitale, vitrine de l’identité d’un peuple, de sa vitalité, de ses différences, de son développement culturel, a besoin de stabilité, de durabilité. Elle assure la continuité de l’histoire. Elle sert d’assises.(Serge Viau)

Quand Beyrouth, capitale du Liban, éclata de l’intérieur, elle fut dévastée. Détruite, la capitale connut une cassure dans son temps long.


En fait la guerre qui éclate en 1975, provoquera des destructions tant matérielles qu’humaines et morales. La métropole, elle aussi, éclatera en une multitude d’espaces fonctionnels. Beyrouth scindée en deux et ayant perdu son noyau utile, se transformera en un espace urbain multipolaire, chaque territoire développant sa propre infrastructure portuaire et commerciale :le ghetto chrétien prend pour capitale Jounieh, le canton druze la ville de Baakline, les chi’ites la Dahié (banlieue Sud de la capitale).[6]Chaque territoire a désormais ses propres lieux publics en dehors du centre.

« (...) le sentiment d’un vide sacré, intouchable, d’un patrimoine invisible. C’est ce qui est brisé par la guerre civile. (...) Fin de l’économie du don. Fin de l’espace public (...). Dans les ruines de la ville, je pense particulièrement à Beyrouth telle que je la découvris en novembre 1990 ; (...) Ce n’était pas le lien social qui était brisé mais le lien civil. Durant quinze ans, la bataille avait sans cesse repris autour de l’ancien centre-ville, en particulier autour de la place des “Martyrs” (...) et avec s’efface la mémoire de l’être collectif. »Extrait de L’identité politique. L’être collectif et le génie du territoire .Jacques Beauchard[10]

Quand les affrontements eurent cessé, que la circulation enfin reprit entre l’est et l’ouest, l’espace public reprit peu à peu ses droits, et la ville se releva de ses ruines. Il était temps de faire taire les haines, de déblayer le chemin et de reconstruire en repensant les concepts de proximité, de connexité, de limite, les notions de partage ou de transition entre le privé et le public, entre l’intime et le social, entre les intérêts locaux ou communautaires et l’intérêt général.(François Ascher, La France au seuil d’une nouvelle révolution urbaine)

Les défis furent nombreux[39] :

*offrir au Liban la capitale du XXIème siècle.

*rétablir les espaces publics en recréant des zones appartenant à tous les libanais.

*tenir compte de l’héritage archéologique important de Beyrouth, témoin d’une histoire de cinq mille ans et de ses périodes de gloire, de destructions et de renaissance à travers les cultures successives.

*contribuer à l’apport d’une nouvelle définition du patrimoine commun, de l’identité et de l’esprit du futur pour toutes les communautés libanaises. Frontières ou mitoyennetés ?Quelles limites léguer en héritage ?

Il fallait voir à bonne distance.

Vue de trop près la mosaïque disparaît, de très loin elle s’efface. Reste à trouver les distances à partir desquelles se composent et se superposent les figures contrastées de l’un et du multiple. Au sein de la mosaïque, les espaces sont agonistes, et l’identité de l’être collectif va s’affirmer comme fragmentaire et devoir admettre plus ou moins sa nature lacunaire et inachevée.[10]


Aménagement du territoire : patrimoine v/s musée.

Par définition, un musée est un « éternel retour » vers le passé. Mais aussi un éternel retour vers le public à intéresser par la qualité et l’intérêt du contenu et la continuelle adaptation aux nouvelles techniques de la muséographie et de la communication.[23]

Musée vient du terme grec mouseim qui se rapporte à un établissement fondé par les Ptolémées d’Alexandrie comportant bibliothèques, laboratoires, observatoire, jardins exotiques, …établissement réservé à une élite. Les Grecs admiraient des copies des chefs-d’œuvre produits dans les temples et aux carrefours des rues. Les Romains découvrent l’art grec et le rapportent à Rome en conquérant la Grèce. Mais c’est peut-être dans les monastères du haut moyen-âge, ou encore les églises dans lesquelles on garde des reliques enchâssées, qu’on trouve les prémices d’une conservation des objets. Au travers de ces indispensables objets, les institutions religieuses légitimaient leur pouvoir. Les tableaux et les vitraux exposés contribuaient au renforcement de la ferveur des croyants.[5]

Au XVIème siècle, de l’Italie du Nord, entre Avignon et Venise, la collection particulière se propage à toute l’Europe occidentale. Les humanistes de la Renaissance rechercheront les vestiges laissés par les Anciens, revenant aux sources.

A Fontainebleau, François Iº fait des collections pour les montrer au cercle d’entourage. Collectionner pour les amis mais collectionner est aussi un moyen de notoriété et de reconnaissance sociale(XVIIèmes.). Au XVIIIèmes., la diffusion du savoir relève de la responsabilité étatique ; les collections des rois et des reines sont transférées à la nation. La Révolution Française (1789) permettra l’apparition de bouleversements propres au siècle des Lumières et fondera ainsi les prémices d’une gestion du patrimoine.

C’est la patrimonialisation avec ses métaphores successorales :héritage, succession, patrimoine, conservation. “Le culturel remplace désormais le cultuel.”[5]

La démocratisation du savoir se fera donc à travers ce passage obligé du musée où le peuple pourra contempler ses avoirs patrimoniaux et aussi s’éduquer.

Au XIXèmes., les musées se multiplient et se développent avec, le sentiment du devoir d’y aller et le problème de l’ennui. D’où la fondation du Conseil International des Musées (ICOM) (1946).Les musées sont repensés dans leur architecture, exposition et fonction. Depuis les peuples sont amenés par le biais des musées à préserver l’identité culturelle, à sauvegarder l’intérêt national ou régional, à retrouver les « racines ancestrales », à reconnaître l’appartenance collective. Cf. musée de Guggenheim, Bilbao ville en pleine reconstruction.

Sachant que l’appartenance collective n’est pas réductible aux seules données matérielles, elle renvoie aux images de la famille, de l’origine, du territoire et finalement au mythe d’une identité commune.[9]

Le musée national de Beyrouth, construit dans les années 30, inauguré en 1942, s’est absenté pendant les vingt ans de guerre. Puis, une fois réaménagé, il s’est remis à accueillir le patrimoine archéologique national, le préservant pour le faire connaître aux libanais et aux étrangers. La reconstruction du musée fut le résultat de la collaboration fructueuse entre le secteur public et le secteur privé, permettant aux Libanais de participer activement à la réhabilitation de leur musée national.[23]

La mise en valeur du patrimoine relève du processus suivant :d’abord la sélection initiale, puis son élévation au niveau de symbole ensuite sa consécration par la conservation, restauration, reconstitution enfin la mise en exposition.[28]

Mais plus encore que la planification et le respect de ce processus, l’engagement, la participation active et enthousiaste des citoyens est nécessaire au succès de cette opération. La conscience de la particularité et de la différence suscite le sentiment d’appartenance et amène les gens à vouloir partager et mettre en valeur cette richesse.[16] Tout d’abord, sensibiliser les habitants à reconnaître comme leur le bien à réaménager. Reconnu par l’ensemble des habitants, ce patrimoine doit leur être spécifique, particulier, distinctif donc source de fierté. Il doit porter leur âme et manifester leur culture et être sujet suscitant leur participation comme exercice de définition de l’identité.


Ce ne sont pas que les châteaux et les monuments architecturaux de prestige qui constituent l’héritage le plus important, mais bien le caractère spécifique et la diversité des nombreuses communautés de petite et de moyenne envergure.

Pour que le patrimoine existe à nos yeux, il faut que nous lui reconnaissions une valeur, que nous sentions des responsabilités à son égard, à commencer par celle de le conserver. C’est pourquoi nous nous attachons à cet objet.

Chacun peut inventer son patrimoine en le reconnaissant, le délimitant et l’animant le mettant en scène, lui appliquant des jugements esthétiques aussi largement partagés que possible renvoyant à une même forme symbolique.[12]

Le patrimoine globalement appréhendé, devient un axe structurant de la mémoire collective des générations adultes d’aujourd’hui.[28]

Le patrimoine, témoin de l’histoire des mœurs, preuve de sa permanence à travers les épreuves, résultat de l’adaptation induite par une réponse individuelle et collective appropriée, témoin de l’homme dans son environnement, dans son milieu, représentatif de l’évolution du goût, de la variété du beau, capital dans l’expression du réflexe identitaire, représente une part notable des ressources touristiques.[14]

Il contribue à l’attractivité d’une région, devenant un atout de développement en conjonction avec les activités culturelles qui servent à l’animer: gastronomie, activités sportives, nature, festival; spectacle qui allie cadre prestige, richesse du patrimoine local avec la qualité d’une oeuvre ou d’une interprétation.[29]

“Chaque site, chaque quartier, chaque monument doit mettre au point sa propre stratégie de communication. ”(M.Colardelle)[14]

Patrimoine libanais?
C’est la weltanschauung de la société libanaise, le trilinguisme, l’unité multiple dans son pluricommunautarisme, le cinéma libanais, la chanson libanaise: Feyrouz , les frères Rahbani, Sabah, Wadih El Safi, Majida El Roumi, c’est la musique symphonique libanaise, c’est le théâtre libanais, c’est l’Artisanat, le Mezzé et ses cent petits plats, …

C’est le palais Sursock,

le Musée National, Tyr,

Saïda, Byblos,

l’Hippodrome de Beyrouth, le site préhistorique de Ksar Aqit à Antelias,

le Palais de Beiteddine et son festival ,

les immeubles d’Achrafieh et Gemmayzé aux façades repeintes,

Anjar,

la grotte de Jeïta,

c’est le paysage culturel de la vallée de Qadisha,

la forêt des Pins,

les Cèdres du Liban “les monuments naturels les plus célèbres de l’Univers” selon Lamartine,

c’est Baalbeck et son festival ressuscité de ses cendres en 1997 montrant l’impact du seul nom de Baalbeck sur la mémoire collective; [29]

le patrimoine libanais, c’est le centre-ville, la corniche et ses heures tranquilles, ...

…le patrimoine c’est toute trace de mémoire dans un lieu, dans un récit, dans un objet manifestant la rencontre des cultures sur la terre du Liban.

Aménagement du territoire ; Le tourisme: épreuve d’identité.

Le tourisme exige de la collectivité de se présenter aux autres, aux étrangers. S’il est déjà difficile de définir pour nous-mêmes ce que nous sommes, il est alors très difficile de le faire pour les autres.

Donc la formulation de la question du patrimoine est déterminée pour partie par les catégories sociales qui la portent sur la scène publique et, elle est déterminante dans le processus même de formation de ces catégories sociales.[20] “Le patrimoine se définit moins comme un bien qu’il s’agit de conserver que comme un bien qu’il s’agit d’accepter”P.Y.Bahut (2,1984)

Le patrimoine c’est ce qui nous relie à une civilisation passée, disparue dont on accepte l’héritage qui sert à définir notre identité.[3]

Dans une mosaïque sociale de dix-huit communautés, en l’absence d’éducation et de sensibilisation, la notion d’héritage commun forgé au fil des siècles, ne semble pas concerner, sans appréhension, les libanais. L’histoire connue, que musulmans, chrétiens et juifs partagent au Proche-Orient et au Liban ne peut pas être perçue d’une manière identique. Ce qui est glorieux pour les uns paraît humiliant pour les autres.[37]

Quel passé et quelles racines, risque-t-on de découvrir? Sont-elles communes à tous?Lesquelles préserver et réaménager?

A Beyrouth, sur le plus grand chantier des fouilles urbaines au monde, 1 000 000 m2 susceptibles d’être fouillés, l’idéologie politique a dicté les choix de conservation:en deux mots, ce qui reste est, soit phénicien, soit islamique? Le reste ne semblant concerner ni les uns ni les autres?[35]

D’un côté, les libanais adoptent une attitude de pillage et de manque de responsabilité envers leur patrimoine, d’un autre côté, les libanais se lamentent sur le sort de leur ville aux mains des “autres”.”Notre ville qui est leur; c’est une ville qui sort d’une autre”(Hassan Daoud)[15]

François Zabbal [25] nous parle de lutins qui oeuvrent dans la ville à l’insu de tout le monde. Lutins surpris par la femme du tailleur dans le conte allemand, nous explique-t-il alors qu’“A Beyrouth, nulle femme noctambule ne se soucie de faire fuire ceux qui érigent le futur.”[45]

En effet la pratique du patrimoine, outre l’exercice du politique, entre pratique économique et pratique sociale donne lieu à un dilemme. Dans une transformation urbaine, se mêlent l’histoire des pratiques, le droit de propriété, le système de financement.[13]

Les pratiques extrêmement volatiles, difficiles à saisir, qui traduisent un sentiment d’appartenance à un lieu, représentent souvent un nœud d’incompréhension avec les autorités habituées à agir sur l’urbain à travers des discours rationalistes ne rendant pas compte des intimes relations entre l’espace et l’habitant.

Suite à la logique déshumanisante que la pratique de la restauration entretient parfois le destin de l’habitant se subordonne à celui du bâtiment. Le futur habitant devient parasite.[5]L’aménagement devient un dispositif d’exclusion.

A quel point le libanais d’aujourd’hui se reconnaît-il dans l’image du centre de sa capitale?

Les modes de lecture pluriels et antinomiques d’un même espace donne lieu à des conflits d’ordre déontologique entre la privatisation de l’espace par le propriétaire et sa conception comme espace public; et d’ordre esthétique entre la vision savante et la vision populaire.[5]

Alors qu’architectes, urbanistes, politiciens, économistes, promettent une renaissance générale pour le centre-ville, romanciers, photographes, archéologues recomposent la vieille ville avec des lambeaux de mémoire.

Alors que l’on s’active sur les chantiers, appliquant des projets d’architectes et d’urbanistes, des projets de politiques, les souvenirs se livrent bataille.

“L’exception beyrouthine”, la perle de l’Orient, la ville de rencontre et d’articulation des différences[44], d’adaptation et de synthèse, de face à face entre “l’irrésistible Occident et l’Orient résistant”décrit par Dominique Chevalier[41], est soumise à tous les replis. “Beyrouth porte en sa longue nuit des lumières diurnes dont le temps n’est pas encore venu!”Akel Al-Awit[26]

A la question “Comment voyez-vous aujourd’hui l’avenir culturel du Liban?”[26]

Le poête et journaliste Mohamad Ali Farhat répond: “La capitale du Moyen-Orient sera cosmopolite ou ne sera pas.”

Le poète et journaliste Abdo Wazen n’imagine pas le Beyrouth de demain qui se construit aujourd’hui par des bâtisseurs pas tous libanais. Il dit “Beyrouth est morte et d’elle ne reste qu’un fantôme dans la mémoire. Nous, intellectuels, sommes exilés dans la ville qu’ils bâtissent aujourd’hui. Le malheur c’est que l’ancien Beyrouth manque au monde arabe.”[26]

Mai Ghoussoub, écrivain et éditrice à Londres se prononce plus rassurante: “Si Beyrouth ne va pas au monde, le monde ira à Beyrouth.”[26]

“La douleur d’aimer un pays de symboles,

continuer sans soi-même

dans la forêt des mots absurdes et menteurs,

l’homme est à genoux avec des genoux d’autres”

Simone Issa, 14 “Appels et rencontres”

Paris, La pensée universelle, 1976.[25]


Symboles de la douceur de vivre tissant des guirlandes pour mieux lier la montagne à la mer, symboles de convivialité, d’oasis dans un désert d’affrontement, de clochers et minarets trouant d’un commun accord le ciel…symboles expliqués par Jad Hatem[25], et dont je témoigne tous les soirs en quittant la faculté de médecine, rue de Damas, en passant par le centre-ville pour rejoindre le Kesrouan, la mer à ma gauche, devant les églises et les mosquées, face à la montagne perlée de lumières.

“Le destin de notre terre est que son imagination surpasse les âges, et que sa passion de la liberté soit sa mort et son renouveau. La réalité à laquelle nous avons abouti nécessite plus qu’un refus, plus qu’une révolte, plus que l’assassinat. Elle nécessite l’espoir. Y a-t-il d’espoir plus fort que celui qui s’élève des profondeurs de l’abîme comme une vie qui plie sa mort?Ounsi El Hage[17]

Cette Beyrouth sortant des souvenirs délabrés d’une mémoire sans miroir, est une ville fantôme vide désertée, inanimée où se perdent les caméras des jeunes cinéastes libanais[32]; jeunes comme tous les jeunes qui se cherchent, et “qui sont plus intéressés par ce qu’ils vont devenir que par ce qu’ils sont”, selon le cinéaste Ghassan Salhab [31]

Sur la base de cette douloureuse tabula rasa, le visage du Liban se reconstruit, par fragments, travail de rappropriation par la jeunesse libanaise.

Réflexion finale
Nous, les jeunes, face au vide de la ville rasée, au vide de la ville reconstruite dépeuplée, recherchons l’identité de la mosaïque sociale dont nous sommes des éléments; identité territoriale, identité linguistique, identité musicale, …identité culturelle commune.

Au sein de la mosaïque, chaque communauté reconnaît des origines et des appartenances et se reconnaît dans un patrimoine propre. Nous ressentons le besoin de rechercher ce qui nous est commun ce qui fait tenir notre mosaïque sociale et l'empêche d'éclater en milles fragments. Il s'agit alors de trouver ce lien fragile qui permet la coexistence du multiple dans l'unité.

En redéfinissant nos patrimoines particuliers, et notre patrimoine commun, nous voulons réaménager notre ancrage au sol, nos lieux de mémoire en miroir à notre projet d’avenir.“L’avenir est incertain. Mais l’espoir est plus fort que le doute.”Kant.


[1] ABOU Sélim s.j., 1998, “Les identités en question”, Travaux et Jours n° 62, Beyrouth, USJ.pp7-19.

[2] ABOU Sélim s.j., 1995 , "L'identité culturelle: relations interethniques et problèmes d’acculturation", Paris, Hachette-Pluriel.

[3] AUBIN Gérard, “La ville face à son patrimoine enfoui” in R.NEYRET (sous dir.), Le patrimoine: atout du développement, Lyon, Presses Universitaires.

[4] AYMARD Maurice, 1995, “Espaces” in F.Braudel (sous dir.)La méditerranée, l’espace et l’histoire, Paris, Flammarion.

[5] BABEY Nicolas, 1992, Enjeux du patrimoine et pouvoir à la Chaux-de Fonds, Suisse, L’Institut de géographie de l’Université de Neuchâtel.

[6] BARAKAT Liliane, 1999, “Reconstruction et métropolisation de Beyrouth”, Travaux et Jours n° 64, Beyrouth, USJ.pp197-224.

[7] BEAUCHARD Jacques, 1988, Trafics, Paris, Erès.p9.

[8] BEAUCHARD Jacques, 1999, La bataille du territoire, Paris, L’Harmattan.

[9] BEAUCHARD Jacques, 2001, Penser l’unité politique entre fondements, turbulences et mondialisation, Paris, L’Harmattan.

[10] BEAUCHARD Jacques, 2002, Extrait de L’identité politique, l’être collectif et le génie du territoire. A paraître.

[11] BRAUDEL Fernand, 1995, La méditerranée, l’espace et l’histoire, Paris, Flammarion.

[12] BOURDIN Alain, 1992, “Patrimoine et demande sociale” in R.NEYRET (sous dir.), Le patrimoine: atout du développement, Lyon, Presses Universitaires.

[13] CASTEX Jean, COHEN Jean-Louis et DEPAULE Jean-Charles, 1995, Histoire urbaine, anthropologie de l’espace, France, Editions CNRS.

[14] COLARDELLE Michel, 1992, “La dimension économique de patrimoine culturel” in R.NEYRET (sous dir.), Le patrimoine: atout du développement, Lyon, Presses Universitaires.

[15] DAOUD Hassan, 1998, “Notre ville qui est leur”, Qantara n°29, Paris, IMA. pp36-38.

[16] DESLAURIERS Hélène, 1992, “Le patrimoine outil de développement de l’entrepreneurship local” in R.NEYRET (sous dir.), Le patrimoine: atout du développement, Lyon, Presses Universitaires.

[17] EL HAGE Ounsi, 1998, “L’île de la liberté”, Qantara n°29, Paris, IMA. pp36-38.

[18] FRINKIELKRAUT Alain, 2000, “Le sens de l’héritage”, Label France n°38, Paris, Ministère des Affaires étrangères. pp2-5.

[19] GENDREAU Bertrand, 2001, “Invitation au voyage”.

[20] GERMAIN Annick, 1992, “Du patrimoine architectural au patrimoine urbain” in R.NEYRET (sous dir.), Le patrimoine: atout du développement, Lyon, Presses Universitaires.

[21] GLISSANT Edouard, 2000, “La “créolisation” culturelle du monde”, Label France n°38, Paris, Ministère des Affaires étrangères. pp38-39.

[22] HADDAD Katia, 1997, “Où en est le français au Liban?”, Travaux et Jours n° 59, Beyrouth, USJ.pp207-212.

[23] HAKIMINAN Suzy, 2000, “Une histoire de musée”, Travaux et Jours n° 59, Beyrouth, USJ.pp69-80.

[24] HAMADE Marwan, 2000, “Quelle culture pour le Liban de demain?”, Travaux et Jours n° 66, Beyrouth, USJ.pp203-216.

[25] HATEM Jad, “Une nuit transfigurée (Simone ISSA)”, Travaux et Jours n° 59, Beyrouth, USJ.pp225-243.

[26] IMA, 1998, “Comment voyez-vous aujourd’hui l’avenir culturel du Liban?”, Qantara n°29, Paris, IMA.pp47-51.

[27] KHAIRALLAH Georges Nassib, 1997, “Y a-t-il une pensée philosophique arabe aujourd’hui?”, Travaux et Jours n° 60, Beyrouth, USJ.pp137-158.

[28] LAPLANTE Marc, 1992, “Le patrimoine en tant qu’attraction touristique: Histoire, possibilités et libertés” in R.NEYRET (sous dir.), Le patrimoine: atout du développement, Lyon, Presses Universitaires.

[29] LETAYF Joe, 1998, “Le printemps des Festivals”, Travaux et Jours n° 61, Beyrouth, USJ.pp303-328.

[30] MAALOUF Amin, 1998, Les identités meurtrières, Paris, Grasset.

[31] MANDELBAUM Jacques, “Silence…moteur…yallah”, Le Monde, Vendredi 24 Août 2001.

[32] MILLET Raphaël, 1998, “Donner corps aux fantômes”, Qantara n°29, Paris, IMA.pp16-18.

[33] PELLETIER Jean, 1992, “Réhabilitation et transformation du tissu social”in R.NEYRET (sous dir.), Le patrimoine: atout du développement, Lyon, Presses Universitaires.

[34] PEQUIGNOT H., 1968, “A Délos, 38 sages du XXème siècle signent une déclaration sur les dangers de l’urbanisation moderne”, Réalités n°274, Paris, Editions Médecine.pp9-10.

[35] SADER Hélène, 1997, “Liban:patrimoine en péril”, Travaux et Jours n° 60, Beyrouth, USJ.pp159-168.

[36] SERRES Michel, 1996, Chacun reçoit des soins de tous, Les Treilles.

[37] SLEIMAN Jean, 1998, “Idéologie, culture et pluralisme. En marge d’un texte de Sélim ABOU”, Travaux et Jours n° 62, Beyrouth, USJ.pp21-34.

[38] SMOUTS Marie-Claude, 2000, “Penser les relations internationales”, Label France n°39, Paris, Ministère des Affaires étrangères. pp6-7.

[39] SOLIDERE, 2000, “Hadiqat as Samah”, Agenda Culturel n°131, Beyrouth.

[40] STETIE Salah, 1998, “Le Français: l’autre langue.”, Qantara n°29, Paris, IMA.pp35-36.

[41] TABET Jade, 2001, “Beyrouth”, Portrait de ville n°17, Institut Français d’Architecture.

[42] TUENI Ghassan, 1998, “L’arabe en français”, Travaux et Jours n° 61, Beyrouth, USJ.pp277-288.

[43] TUENI Ghassan, SASSINE Farès, 2000, El Bourj place de la liberté et porte du Levant, Beyrouth, Editions Dar an-Nahar.

[44] ZABBAL François, 1998, “Beyrouth ville ouverte”, Qantara n°29, Paris, IMA.pp28-29.

[45] ZABBAL François, 1998, “Les réseaux de l’amnésie”, Qantara n°29, Paris, IMA.pp54-55.

[46] ZELDIN Theodore, 2000, “Regards d’étrangers sur la France”, Label France n°39, Paris, Ministère des Affaires étrangères. p5.




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